Exode

Publié le par bauds

Ma mère Eliane B... m'a raconté son exode de la seconde guerre mondiale, vécu avec sa mère Fernande N... de Reims au département des Deux-Sèvres à partir du 16 mai 1940.

Je reproduis intégralement l'enregistrement de son récit effectué le 12 décembre 2010. Elle avait alors 86 ans.

 

 

 

A propos de son père Félix N... (mon grand père) qui les a rejoint à Crezesse pour deux jours.

 

« Il connaissait nos adresses vaguement par Monsieur L... qui était là, voilà, mais autrement il ne savait pas du tout comment y aller. Il ne savait pas si c'était un château, il savait qu'il était à Crezesse quand même. Alors, il inspectait Crezesse. Mince, la première ferme où il tombe, c'était la bonne.

Il arrivait en vélo de course, qui était aussi un vélo d'emprunt de l'entreprise, je ne sais pas, ou du château (2),il s'est introduit dans la première ferme, c'était chez les B....

Moi j'étais sûre que c'était papa, il était sur le pas de la porte, il tombait bien, alors, les Allemands n'étaient pas encore passés par Saint-Maixent.

Deux jours après, je crois, oui, deux jours, parce que papa a eu le temps d'aller repiquer des choux, des choux à vaches - pareil, il ne voulait pas rester à rien foutre - on était nourris gratis, il couchait avec maman dans la chambre et moi aussi, la chambre qu'on avait au château ; le jour il donnait son temps pour être utile. Deux jours après, les Allemands débarquent à Saint-Maixent.

Alors, lui, il s'est dit : je n'ai plus rien à faire ici, autant que je reparte en Bretagne, et il est reparti en Bretagne, toujours sur son vélo qui n'était pas à lui. Voilà, ah ça fait rien!

Les fermes dépendaient du château. Les B... dépendaient aussi des P... de Niort.

Les P..., ils avaient cette ferme là, ils avaient celle des M..., celle des voisins dont je ne me rappelle plus leur nom, ils avaient trois fermes au château.

Nous on ne connaissait pas cette organisation là. Il y avait encore des gens qui avaient des biens qu'ils avaient acheté par la suite.

Le château était quelque chose de moderne. C'était un logis, un joli logis avec un perron, des jolies marches, des grandes fenêtres.

Quand on écoutait les informations chez Edmonde - au château de Crezesse il n'y avait rien - on entendait les déclarations de Pétain ; mais personne n'entendait parler de déportations. »

 

 

  1. Elle ne se rappelle plus le nom de la commune de Bretagne où était situé le château de la famille H..., employeur de son père (mon grand père) dans l'entreprise de travaux publics du même nom à Reims. Mais ça reviendra.

    En fait il s 'agissait du château de fourneau à la Guerche-de-Bretagne.

 

 

Le voyage en train.

 

« Achat des billets et départ en train de Reims le 16 mai 1940 à midi avec Pierre T... et sa mère. Passage sans problème par la gare de l'Est et la gare d'Austerlitz où on a acheté notre billet et d'où le train est reparti à 22h pour arriver à Niort le lendemain matin. Et on est arrivés là-bas à Saint-Maixent le samedi 18 naturellement après avoir passé la nuit du 17 dans les baraquements - où il y avait des lits - sur la place de la brèche à Niort d'où on ne nous a pas laissés sortir le lendemain. Il n'y a que Pierre T... et sa mère, parce qu'ils ont cité le nom d'un membre des scouts gardiens du camp ,qui ont pu sortir.

Là où ils sont allés, c'est là que nous devions aller. »

 

L'accueil dans les Deux-Sèvres.

 

« Le lendemain les maires sont venus nous chercher. Nous sommes montés dans une camionnette ainsi que d'autres voyageurs qui ignoraient leur destination. Le train était rempli de réfugiés venus essentiellement des Ardennes.

On est allés comme ça de Niort à Saint-Maixent où tout le monde a été réparti dans les communes environnantes. Nous sommes ainsi arrivés dans la commune de Serzeau.

Partout il y avait des propriéraires qui avaient plusieurs fermes. Mais là c'était chouette parce qu'il y avait le château de Crezesse en plus. (1)

Ah dis donc, l'accueil le samedi à midi.

Papa était resté à Reims pour participer à l'évacuation de Reims (2). C'est pour cela qu'il voulait qu'on parte. Il savait qu'on allait être évacués. Ils sont restés jusqu'au 13 juin. Ils construisaient des abris anti-atomiques à Maisons-en-Champagne. L'entreprise s'est retirée en Bretagne où la famille du patron Mr H... avait un château dans lequel tout le personnel a été hébergé. (3)

Nous n'avions pas de nouvelle de papa et réciproquement. »

 

  1. Les M... tenaient la ferme de la pierriere de Saivres.

 

(2) vraisemblablement comme employé de l'entreprise H...

 

(3) à la Guerche de Bretagne

 

La visite de mon grand père dans les deux Sèvres.

 

« Quand les Allemands sont arrivés en juin 1940 à Saint-Maixent, papa n'avait pas de nouvelle de nous, sauf par Monsieur T....

Il était donc parti du château avec son vélo de course d'emprunt. La région était encore libre. Quand il est arrivé à la Loire, il a traversé de nuit en barque pour passer la ligne de démarcation et les Allemands ne l'ont pas trouvé.

Le lendemain il a pris la route pour les Deux-Sèvres et c'est comme cela qu'il a abouti à Crezesse. Je l'ai vu arriver de loin sur son vélo de course, j'ai dit : on dirait que c'est papa. C'était bien lui, maman était assise en face, on était en train de goûter chez les les B....

Il n'est resté que deux jours pendant lesquels il a repiqué des choux à vaches. Quand il a su que les Allemands arrivaient, il est reparti en Bretagne chez son patron avec son vélo. »

 

L'accueil au château de Crezesse.

 

« Pendant les bombardements, les gens du voisinage venaient se réfugier sous le cabanon de papa dans le "chantier" avenue de Laon à Reims dans la cave construite avec des tôles métro. C'est pour cela qu'on est partis de Reims à onze dans le fameux train. Ils ont été logés avec nous au château de Crezesse, sauf Pierre T... et Madame T.... Il y avait suffisamment de chambres pour nous loger tous au premier étage.

La réception du samedi était sensationnelle. On est arrivés dans la grande salle du château, mince, il y avait une grande table avec une belle nappe blanche, le personnel pour servir, le repas (lapin, etc...) un vrai gueuleton. Les fermières avaient des sabots noirs astiqués, des bas noirs... Les chambres étaient bien propres, les lits faits, le soir on a couché chacun dans sa chambre.« 

 

Photo prise devant l'entrée du château de Crezesse le 12 août 1941. Ma mère, deuxième à partir de la droite, est avec sa famille d'accueil.

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Les bombardements à Reims

 

« Ah, oui, il y avait Paulette D..., la petite fille de la dame, qui était avec Mme F... sa grand'mère qui travaillait dans le magasin A Saint Jacques. Ils habitaient un peu plus loin, mais Paulette savait qu'il y avait une belle cave chez nous pour s'abriter. Les T... descendaient, tout le monde venait chez nous.

Une des dernières fois qu'on a été bombardés par les Allemands, vers le 10-16 mai, ils ont incendié la caserne du 106 construite en carreaux de terre ce qui a produit un nuage de poussière. L'alerte finie, tout le monde est retourné dans l'abri en attendant la dissipation du nuage. Mais tout le monde était tout blanc d'avoir mis le nez dehors.

Une demie-heure plus tard, chacun était rentré chez soi, mais tout noir, alors qu'il n'y avait plus d'eau pour se laver. Toutes les conduites avaient crevé.

Maman était partie avec la lessiveuse sur une brouette aux trois fontaines (un quartier de Reims) pour avoir de l'eau.

Les Allemands avaient leurs réserves de carburant qui ont brûlé là où il y avait l'abri des tramways, d'où la fumée noire.

De plus, les vitres qui restaient aux fenêtres étaient brisées, il fallait les remplacer par du papier huilé.

Incroyable ce qu'on a vécu à cette époque là, mais on ne se faisait pas de bile.

Quand on est rentrés à Reims, la maison était entière. »

 

 

Au retour à la maison au "chantier" avenue de Laon à Reims : (en 1941)

 

« A part quelques objets (ceux du buffet de la salle à manger, cuvettes, etc...) rien d'important n'a disparu. Il n'y avait pas d'alcool. Quant aux affaires qui étaient dans les meubles, rien n'a pu être volé car papa avait tout emmené en Bretagne chez son patron.

Il y avait notamment des coupes de drap en lin qui n'étaient pas brodées et qui dataient du temps de sa tante qui étaient peut être centenaires. Je les ai retrouvées bien plus tard dans le grenier à C..., maman était chez nous puisque papa était décédé, je lui ai alors proposé qu'à nous deux on brode les deux draps. Non, je les vendrais! Qu'est-ce qu'elle en aurait retiré? rien. Maintenant les deux draps sont brodés, c'est moi qui l'ai fait.

Les pendules ont aussi été évacuées en Bretagne. Il y a eu plusieurs voyages en camion. L'entreprise n'était pas grosse, mais les patrons étaient très bien. Papa s'occupait du chauffage et de l'entretien des bureaux de l'entreprise pendant toute la durée des hostilités où les travaux étaient rares. Il touchait sa paye tous les mois. »

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eli 29/09/2012 16:27


C'est bien d'avoir gardé tout çà pour les générations à venir. Le poême est très émouvant.


Bonne soirée !

bauds 30/09/2012 16:46



Il y a encore deux autres parties que je montrerai prochainement. Et sûrement encore d'autres pépites du même genre, car je suis loin d'avoir tout vu.



margareth 09/06/2011 13:28



Très intéressant témoignage. Pendant la guerre mes grands-parents maternels ont hébergé des réfugiés du Nord et de l'Oise qui au moment de leur retour leur avaient laissé des malles contenants
des objets nécessaires ou auxquels ils tenaient. Pour certains le retour fut dramatique. Je pense surtout à une famille dont le père, fait prisonnier de guerre est mort  en Allemagne, et qui
a retrouvé sa maison et leur pharmacie entièrement pillées. La pauvre femme en est morte de désespoir quelques mois plus tard. J'ai encore les lettres qu'ils adressaient à mes grands-parents.
Ceux-ci devaient aussi loger un officier allemand qui exigea que sa chambre soit repeinte en marron et réquisitionna le poste de TSF de leurs voisins !



bauds 15/06/2011 10:33



Cette période assez sombre de notre histoire a été complètement occultée par ceux qui l'ont vécue, et c'est compréhensible. A nous de la
reconstituer. La version que m'a racontée ma mère ce jour-là ressemblait plutôt à des vacances à la campagne, c'est pourquoi je n'ai pas hésité à la publier. Elle ne doit pas faire oublier le
côté dramatique des évènements.